powered by FreeFind






































Les pratiques de prévention psychologique dans la petite enfance

 

Il a été confié à l'INSERM le rôle d'éclairer les décisions en matière de santé. Mais il semble que, dans le domaine de la santé mentale, plusieurs rapports aient été mis en question. En effet, les recommandations de ses rapports peuvent avoir des conséquences concrètes directes et rapides sur l'organisation des services et des modes de pensée qui, dans ce domaine, sont plus labiles que dans d'autres secteurs.

On attend beaucoup d'un organisme comme l'INSERM. L'importance de la réaction des professionnels, exprimée avec les signataires, par le mouvement de "pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans", est à penser comme en étant la mesure.

Pour les rédiger, au delà d'une lecture statistique des publications internationales, il est impérieux de prendre en compte de façon fine les pratiques existantes en France, et s'interroger sur les conséquences des recommandations.

En 5 minutes, il n'est pas possible de décrire la pratique de prévention auprès des tout petits, tels que les psychologues et des psychanalystes l'exercent depuis plusieurs dizaines d'années en PMI et dans les centres d'accueils pour les petits enfants. Il existe un grand nombre de travaux sur ce thème (voir, notamment, les publications de l'ANAPSY).

Je me bornerai à relever quelques aspects des recommandations du rapport qui sont en contradiction avec la pratique réelle .

Rappelons que jusqu'à la fin du XVIéme siècle, prévenir signifiait : "Aller au devant de quelque chose pour en "hâter l'accomplissement". Ce n'est qu'au XVIIème siècle qu'apparaît le sens actuel, aller au devant d'un événement pour en éviter l'accomplissement. On trouve des traces de ce sens premier de la prévention, par exemple, quand on dit à un enfant grimpé sur un meuble : "tu vas tomber". Et s'il tombe, qu'on lui dit "je t'avais prévenu!".

Les préconisations du rapport sur les troubles du comportement fonctionnent un peu comme cela.

Le risque, en matière de prévention est de,
non pas empêcher, mais hâter ce qu'on souhaite éviter.

Ce risque est encore plus grand lorsque la prévention porte, non plus sur la santé physique, mais sur le développement de "la personnalité". Et d'autant plus au stade précoce du développement. La raison en est simple : ce que l'on pense d'un enfant, influe sur ce qu'il devient. Mais n'influe pas de la même façon d'un enfant à l'autre. On ne peut donc rien prédire. Mais on travaille sur un postulat : On a tout à gagner de soutenir les parents dans une représentation dynamique de leur enfant et d'eux-même. Ce qui implique de ne pas les angoisser ni les accuser inutilement. Soutenir la qualité des liens parents-enfants commence par éviter de les détériorer par des interventions précoces intempestives et intrusives, fût-ce en appui sur des statistiques de probabilité et des études épidémiologiques patentées.

Les risques hyatrogènes d'une "prévention" gauchie sont d'autant plus grands que la clinique, depuis la psychanalyse, montre que le jeune enfant s’identifie plus fortement aux représentations négatives qu'aux projections positives, plus sûrement à ce que l'on craint pour lui qu'à ce que l'on souhaite pour lui. « La peur » qu’il devienne ceci est plus inductive que « le désir » qu’il devienne cela. Et plus ces projections négatives sont posées tôt, plus elles sont efficaces à faire point de cristallisation autour duquel d’autres matériaux vont s’accoler au cours de la vie. C’est un kyste qui grossit. Pour les bébés, c’est déterminant car cela marque sa structure à un moment où le niveau de conscience des enfants est encore diffus et leurs mécanismes de défenses mal élaborés. Lors de ces périodes précoces qui préparent la symbolisation, et que l’on appelle aussi l’archaïque, il arrive que la structuration subisse des sortes d'entailles, de marquages.


Les pratiques de prévention psychologique en modes d'accueil et PMI
sont tout simplement l'inverse de ce que préconise le rapport.


1/ Les auteurs du rapport veulent simplifier le dépistage, la prise en charge, pour intervenir au plus tôt.
On fait l'inverse. Dans le travail avec les professionnels, on ne cesse d'oeuvrer dans le sens de la complexité des problématiques avec les enfants et les familles. Le présupposé de base est qu'un enfant n'est pas réductible à ses comportements qui dérangent ou interrogent. Ce n'est pas un organisme programmé et programmable. Que son comportement est un symptôme, c'est-à-dire un langage à décrypter, une parole singulière, une question, parfois vitale. Ici peut s'exprimer le mal-être de l'enfant, de sa famille de la personne qui s'occupe de lui, un dysfonctionnement du service, du professionnel, voire de la société. Cette façon de travailler avec les professionnels a des effets directs sur le regard qu'ils portent sur l'enfant et la famille, qui transforment, voire réduisent le symptôme.
Et, dans les interventions directes avec les enfants, c'est la même chose. On cherche les mots pour nommer ce qu'ils font et ce qui leur arrive, qui laissent toujours la porte ouverte à un changement.

2/ Les auteurs du rapport parlent de tempérament, c'est à dire de "base constitutionnelle" "stable dans le temps" et "à travers les situations", sur le "versant du biologique" et de "l'inné".
Nous faisons l'hypothèse inverse : l'enfant répond en fonction de sa donne personnelle à la donne relationnelle et environnementale. D'où la nécessité de travailler sur comment il est gardé, comment il vit, dans quel état psychologique, ou de santé, sont ceux qui l'entourent. Et pas seulement la mère. Le rapport ne "cible" que la mère, ne dit rien sur le père, ni sur les interactions avec les adultes et enfants qui entourent le bébé et le jeune enfant. Or, tout le monde sait que, s'il y a des variables déterminantes sur le devenir psychopathologique d'un jeune enfant, ce sont sur celles-là qu'on peut agir.
Si on donne des outils qui enferment les adultes dans des terminologies simples ( "agression physique", "opposition", "hyperactivité",…), çelà va coller, à tort, à la peau de l'enfant. Coller, dans tous les sens du terme : on "lui colle" ce qui peut ne pas relever de lui, et "çà colle", çà reste.

3/ L'objectif du rapport est de généraliser la prévention avec un a priori que l'on cible la délinquance. A partir d'une seule entité nosographique, on ferait d'une pierre 2 coups : on s'occuperait, à la fois de la souffrance psychologique des enfants et de la délinquance. Et tout le monde s'y mettrait, avec les mêmes outils. Conception économique?
Dans la pratique, les professionnels de l'enfance visent à la différenciation, pour une personnalisation des actions. On différencie qui fait quoi, à quelle place, en fonction de quelle situation. Et, justement, sans cibler telle pathologie, tel trouble ou tel autre. On se tient en veille créative, souple, pour tous les enfants reçus ou accueillis. A chaque fois on s'intéresse à l'enfant dans sa spécificité, sa différence.

4/ Le rapport vise l'objectivité:fournir des outils simples qui permettraient, en toute objectivité, de dépister, prévenir, soigner.
Notre hypothèse, validée: Ce n'est pas l'objectivité qui est efficace, c'est la régulation professionnelle de la subjectivation des pratiques.
Notre objectif est de subjectiver. Au sens de faire en sorte qu'il y ait une implication travaillée de la subjectivité des acteurs de la prévention. Ce faisant, on personnalise le rapport à chaque enfant et à chaque famille, ce qui est la condition nécessaire pour s'en occuper de façon subjectivante c'est à dire structurante, différenciante, thérapeutique, bref, efficace.

5/ Le rapport revendique comme référence dans le visible, le mesurable, le quantifiable
Nous travaillons sur des signes ténus d'un trop de souffrance psychique.
Nous ne travaillons pas sur des grilles rédigées d'avance, mais à partir d'une théorisation du fonctionnement de l'appareil psychique et des interrelations entre le développement d'un enfant, le psychisme des adultes qui l'entourent, la donne héréditaire, culturelle, sociale, et médicale. A chaque enfant, c'est la grille elle même de lecture qui est amendée, réinterrogée, améliorée.

6/ Le rapport prend de l'enfant une photo de l'ici et maintenant.
On travaille dans la mise en lien du passé, du présent, du futur potentiel, toujours ouvert à travers le projet pour l'enfant, les parents, les professionnels. C'est l'historicisation du symptôme.

7/ Le rapport cible, en priorité, les enfants.
On travaille, avec une même intensité, avec les enfants, les parents, les équipes, les structures, les politiques de service.

8/ Le rapport a une approche directive dans la relation enfant/parent. Les évaluations proposées, après un effet de sécurisation, générent de l'angoisse, une mise en doute les capacités des parents. Les "formations" qui leur seraient proposées posent la parentalité en terme de compétence. Elles ne peuvent que renforcer leur sentiment d'incompétence.
Tout notre travail vise, au contraire, à augmenter la confiance. Confiance en l'autre et la société, soutenant la confiance en l'avenir de leur enfant. De toutes façons, ce n'est que dans la confiance, que les parents peuvent se laisser aller à dire ce qui, vraiment, fait problème, ce qui est la cause sur laquelle, avec efficacité, on pourra agir. La confiance est la condition de la prévention. Or, la confiance est le fruit d'une construction, patiente, progressive, complexe, qui suppose de la clarté et du temps.



Pour information:
Les titres des 3 premières journées d'étude organisées par l'A.NA.PSY.p.e : "la pratique du psychologue entre la demande de dépistage et l'horizon thérapeutique", 1988 "Etre psychologue de la petite enfance est-ce courir plus vite que les risques? » 1989, "Les bébés, tous des traqués ? » 1990
L'association a mené une recherche présentée en 88 au IVeme Congrès Mondial de la Psychiatrie du nourrisson. "mise au point d'une méthodologie d'évaluation des formations permanentes des professionnels de la petite enfance" Dir. Giampino, Chaplain, Direction Générale Santé, Univ Paris VIII.

 
Sylviane Giampino
Psychologue, psychanalyste
Cofondatrice de l'A.NA.PSY.p.e.
Association Nationale des Psychologues pour la petite enfance