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Les bébés, tous des traqués ?

 

Psychologues cliniciens, exerçant dans des lieux d’accueil de tout petits et de leurs familles (en PMI, en crèches, en pouponnières, à l’A.S.E, etc…), c’est en amont des soins que se spécifie notre pratique de prévention, à l’écoute des signes avant coureurs d’un trop de souffrance. Nous avons toujours mené nos réflexions et nos recherches avec un souci de transmission non seulement envers les professionnels de la petite enfance et les institutions qui les accueillent, mais aussi envers les instances politiques, dans la préoccupation permanente, espérions nous, espérons nous encore, d’éclairer et de modifier des politiques de soin et de prévention au service de la petite enfance.

J’ai intitulé cette intervention : «  Les bébés, tous des traqués ? ». C’était le titre d’une de nos Journées d’Etude à l’A.NA.PSY.p.e. en 1990. 16 ans plus tard, la « traque » des bébés est toujours d’actualité !

La question de la prévention sur laquelle les professionnels de la petite enfance n’ont cessé d’œuvrer depuis 20 ans, est aujourd’hui dévoyée, pervertie ; elle est passée du registre d’une prévention ouverte à celui de la prédiction au nom du tout sécuritaire.

Qu’en est il sur le terrain ? Force est de constater l’expression d’un mal être grandissant, tant du côté des familles, des enfants, que des professionnels. Les rapports et différents projets de loi dont nous débattons aujourd’hui préconisent : dépistage, ciblage, fichage, flicage … Les discours ambiants sécuritaires ont des effets : la méfiance et l’individualisme gagnent du terrain...
De quoi a peur notre monde d’aujourd’hui ? De quel monstre tapi ou enfoui se garde-t-il ?
Ces enfants aux joues roses et aux cheveux blonds des pubs cacheraient-ils quelque monstruosité, à l’instar d’Allien ?

La violence surgit là où il y a déconstruction du lien social et du lien psychique. Il y a de la violence dans notre société actuelle, car elle construit de l’exclusion. Pour certains, la prévention, c’est la cible, c’est un certain dépistage, «  être sur la piste de »….comme celle du gibier dépisté par les chiens des chasseurs…. C’est la traque des symptômes précurseurs de futurs détraqués, en risque de devenir délinquants. Nous récusons la matraque que d’aucuns voudraient bien nous voir pourvus au nom de l’ordre public et d’une soi-disant efficacité.

Le début de toute prévention n’est il pas au contraire d’éviter qu’à de la violence ne soit répondue une autre violence ?
Notre conception et notre pratique de la prévention s’inscrit dans une vision humaniste et ouverte, sans angélisme pour autant.
Notre intervention dans cette matinée vise à témoigner de ces pratiques ouvertes, qui portent leurs fruits lorsqu’elles sont rendues possibles et soutenues matériellement et humainement. C’est un tissage au long cours, en délicatesse, dans la continuité et la durée, pas spectaculaire, mais pertinent, souvent méconnu ou sous-estimé.

« L’essentiel est invisible ».

C’est en dénonçant les jugements stigmatisants, c’est en soutenant notre ignorance : « je ne sais pas d’avance », que peuvent s’ouvrir des espaces de pensée et d’élaboration qui permette qu’advienne…. un autre avenir, peut être.. C’est dans ce sens que, avec constance, nous travaillons depuis toujours, dans 3 directions qui s’entremêlent sans cesse, avec les familles, les enfants, les professionnels et les institutions.

Du côté des familles, des parents
Les familles viennent en confiance aux consultations de la PMI, car elles pensent qu’elles vont y trouver de l’aide, du LIEN.
Les psychologues qui y travaillent ( il n’y en a pas dans toutes les PMI de France, loin de là !) accueillent des parents avec des interrogations nombreuses… Parents désemparés, déboussolés, parfois carrément dépassés, qui font souvent au mieux de ce qu’ils peuvent. Convoqués par les écoles, parce que leur enfant n’écoute pas, bouge sans arrêt, ils viennent à nos consultations porteurs de mots qui les ont littéralement plombés. Un jour, une mère m’a dit en consultation : « Avec vous, quand je vous parle, votre regard ne me juge pas, je me sens exister ».
Ces mots dits à propos de leur enfant modifient leurs regards sur lui. Ils s’inquiètent : va-t-il mal tourner ? Le doute s’empare d’eux : savent ils «  y faire » ? comment faire ? Des parents qui se cherchent, qui cherchent des réponses à leurs questions… Cela a toujours été, mais cela prend un autre relief dans la conjoncture actuelle où est passé au crible le moindre comportement dérangeant ou considéré comme déviant.

Rappelons au passage certaines réalités crues : vivre à 10 par logement exigu ou insalubre, avec des problèmes de chômage ou de papiers….ce n’est pas de « l’excuse sociale », mais ça crée de la peur, de l’angoisse, ça peut faire désespérer en l’avenir, ou « péter les plombs » ! Oui. Lorsque nous recevons ces familles, nous les accueillons en prenant en compte leur environnement social, culturel, leur histoire particulière, et nous ne braquons pas sur eux les projecteurs de la suspicion. C’est parce qu’elles se sentent écoutées et dans une relation de confiance qu’elles vont pouvoir dire leurs vraies questions. Alors, parce qu’elles se sentent aidées pour mieux comprendre ce qui se passe, elles vont se sentir moins vacillantes et se situer comme adultes tutélaires,( et ceci d’une autre façon que dans les « stages parentaux » préconisés !) C’est long, ça prend du temps, ça ne rentre pas forcément dans les cases des grilles de statistiques visant à évaluer l’efficacité des « actions ».

Alors ces parents accompagnés peuvent être prêts à consulter en CMP, CMPP ou CAMPS auquel on les adresse (quand il n’y a pas trop de liste d’attente !) parce qu’ils peuvent y aller en confiance, et non sous l’effet d’une injonction culpabilisante. Ils peuvent alors y entamer avec leur enfant un autre travail de soin au long cours.

Du côté des enfants
Depuis quelques décennies les enfants sont considérés comme sujets, mais aussi objets sacrés, précieux, « enfants-rois » courtisés par la pub… Enfants qu’il ne faudrait pas contrarier, ne pas laisser pleurer. « Les enfants ne sont plus comme avant ! » entend on souvent, (c'est-à-dire moins sages et moins obéissants)..Et pourtant le cinéma et la littérature nous disent autre chose ! ( pour ne citer que « La guerre des boutons »…) La construction identitaire d’un jeune enfant passe par l’apprentissage de l’altérité, c'est-à-dire la reconnaissance de l’autre comme même et différent à la fois. Prenons l’exemple de l’agressivité : l’agressivité est commune à la nature humaine, c’est de l’énergie vitale, brute, qui, si elle n’est pas transformée, humanisée, civilisée par des interdits fondateurs, peut tourner à la violence (où l’autre n’existe pas en tant que tel). Il y a des passages délicats où l’enfant, confronté à ses pulsions, va rencontrer l’épreuve, les frustrations nécessaires pour pouvoir grandir, et la parole tutélaire qui va l’aider à se contenir, à trouver en lui des modes de résolution de ses débordements. Cela évolue en fonction de son âge. Si cela n’a pas lieu, il est confronté ou laissé à sa violence primaire...

Tout symptôme est à resituer dans un contexte (ne pas tenter de l’éradiquer à tout prix, ne pas stigmatiser l’acte en tant que tel).
Il peut être entendu comme le signe d’un développement normal (l’enfant qui jette des objets à 2 ans ou qui tape ses copains qui s’approchent de son jeu fétiche), ou comme signe d’appel d’un mal être naissant ou d’une souffrance enkystée ou à manifestation explosive. Ainsi, l’enfant qui donne des coups de pieds à tout bout de champ à 4 ans n’est pas forcément un enfant mal éduqué ou futur délinquant, mais indique une difficulté particulière dans son rapport à l’autre, qu’il convient de prendre en compte, de comprendre. Lorsque du sens se dégage, il y a évolution.
Chacun, petit ou grand, a besoin de prendre du temps pour comprendre ce qui lui arrive pour pouvoir évoluer. C’est un autre temps que celui, opératoire, des rééducations programmées ou médicalisées !

Nous ne le répèterons jamais assez : trop de jugements hâtifs et précipités risquent d’enclaver et de figer l’enfant dans une image qu’il donne à voir et qui ne reflète pas celui qu’il est au fond de lui.
Les enfants qui sont regardés d’une autre façon que comme « fauteurs de troubles » à dresser, se regardent autrement dans le miroir de leur psyché naissante.
L’effet est parfois spectaculaire.

Du côté des professionnels
Des auxiliaires de puériculture en crèches, des instituteurs en école maternelle et primaire disent des enfants : Ils n’ont pas de limites, ils nous tiennent tête, on n’arrive pas à les tenir, ou en venir à bout, les parents sont laxistes, ils se reposent sur nous, il faudrait les envoyer au CMP, mais qu’attend on, que fait-on ? en prenant à partie le ou la psychologue de service. Souvent travaillant dans des conditions de plus en plus difficiles (manque de personnels, bas salaires), ils ont peu ou pas d’espaces de réflexion sur leurs pratiques…Ils s’inquiètent, parfois à juste titre, ne sachant plus que faire, comment faire devant certains débordements.. Mais influencés aussi parfois par les discours ambiants sur la démission des parents, les graines de délinquants qu’il faut mater, etc…ils ne peuvent plus entendre ce que peuvent recouvrir ces débordements.

Nous autres psychologues, tentons de faire reconnaître et ouvrir des espaces de réflexion, d’élaboration, de dégagement, de « dé-prise » de cette trop grande prégnance et parfois sidération devant ce qui peut leur faire violence. Donner des outils pour qu’à la violence ressentie ne soit pas répondue de la violence agie.
Travail de contenance psychique pour que ces professionnels, soient en capacité d’offrir à leur tour une véritable contenance aux débordements des petits enfants, et les aider à sérier dans des actes agressifs ce qu’il en est du développement normal ou ce qu’il pourrait en être d’une difficulté particulière. Aider à comprendre ces processus de construction du jeune enfant, c’est ne pas laisser perdurer des jugements ou interprétations adultomorphes: cet enfant tape = il est violent, futur délinquant , etc… Là aussi dans ce travail avec les professionnels, il y a nécessité de temps spécifiques, souvent insuffisamment pris en compte dans les institutions et emplois du temps, où gestion et rentabilité sont les maîtres mots au détriment de la qualité humaine des liens.

Pour conclure
Pour nous psychologues, faire acte de prévention dans nos lieux d’exercice en amont du soin, c’est avant tout soutenir du lien psychique, en lien avec le lien social. C’est être attentif à ce que ressent un enfant, à ce que vivent ses parents, à ce qui touche les professionnels qui les accueillent, et leur permettre d’en parler.

Nous proposons depuis longtemps des processus d’étayage qui sont d’une autre efficacité que le ciblage et la prédictivité réductrice.
Nous prenons une part importante à ce travail de prévention en amont qui prend tout son sens quand il évite des dommages aux enfants et à leurs familles ou qui prépare à ce qu’il peut en être du soin en pédopsychiatrie ultérieurement.

 
Danièle Delouvin, psychologue clinicienne, présidente de l’A.NA.PSY.p.e. (Association Nationale des Psychologues pour la petite enfance) 17 juin 2006