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DES ENFANTS VIOLENTS A LA CRECHE ?

 

Des petits enfants qui poussent, tapent, donnent des coups de pieds, mordent, griffent, tirent les cheveux, crient, crachent, arrachent un objet des mains, etc…
Tous des sauvageons à la crèche, dont il faudrait tester, dès 36 mois, leurs comportements « prédicteurs de délinquance », qu’il faudrait dresser, rééduquer, voire médicaliser, et pour lesquels il faudrait convoquer leurs parents, les éduquer à leur tour dans des « stages parentaux » ? Un tel scénario, un brin kafkaïen, est pourtant au coeur d’un récent rapport de l’INSERM sur ce qui est appelé « trouble des conduites ». S’il y a effectivement une « violence fondamentale » à l’œuvre chez tout être humain, qu’il convient de pacifier par les liens sociaux, l’éducation, la culture, il ne faut pas, pour autant, confondre manifestations de l’agressivité normale du jeune enfant et violences, signes de souffrances psychiques plus graves.

Différencier l’agressivité et la violence
L’agressivité est au cœur de notre fonctionnement psychique, c’est un élan vital de l’être humain. C’est une volonté d’exploration, de construction, de conquête de soi-même. L’agressivité est toujours adressée à un autre, reconnu comme autre, semblable et différent à la fois.
Ainsi, s’agresser entre enfants, c’est aussi une manière de communiquer. Mais comment vivre ensemble, comment « faire société » qui ne soit pas « œil pour œil, dent pour dent » ? C’est la question de l’humanisation, de la « civilisation » de ces pulsions qui pourraient, dans certains cas, devenir destructrices.
La violence englobe des symptômes psychiques divers qui peuvent être liés à des angoisses persécutrices ou psychotiques, et pouvant même aller jusqu’à des passages à l’acte barbares. La violence, à la différence de l’agressivité, n’est pas forcément adressée à un autre en tant qu’autre. Elle apparaît comme un déferlement d’une vague gigantesque, fracassant tout sur son passage, sans discernement et « débordant », envahissant le sujet lui-même qui est pris dans ce déferlement et y entraine par là même son entourage. La violence suscite la violence…
« La violence, c’est quand on ne dit pas, ou quand on ne dit plus… Alors, on se jette sur l’autre, corps à corps » nous dit Françoise Dolto.

Comment entendre et comprendre les mécanismes psychiques de ces manifestations à caractère violent ?
Dans le développement du petit enfant , l’autre c’est d’abord un « intrus » avant d’être un copain ou un allié, l’autre est quelqu’un qu’on voudrait être, et en même temps qu’on voudrait voir disparaître.
« Pour le petit enfant, aimer c’est devenir comme l’autre » nous dit F. Dolto… Mais, en voulant être cet autre, l’enfant peut être dans le risque de perdre son identité en devenant semblable à cet autre, parce qu’il le pense plus « aimable », plus aimé. Ainsi en est-il des manifestations de jalousie souvent spectaculaires d’un aîné envers le puiné.
Qui n’a pas été témoin de ces scènes fréquentes où un enfant crie alors qu’il tire les cheveux d’un copain de crèche, comme si la douleur le touchait lui aussi, ou qui arrache le camion avec lequel jouait tranquillement un enfant alors qu’il a le même à sa disposition à quelques centimètres de lui ?
Toutes ces manifestations sont à entendre comme un appel fait à l’adulte de donner des limites, de rappeler une loi humaine, appel à pacification, appel à des mots humanisants, contenants, rassurants et non « stigmatisants » (« Tu es méchant ! »). Gronder, et seulement gronder, n’est pas éducatif en soi.
Mais parfois certaines manifestations violentes d’enfants dépassent le cadre « normal » du développement psychique. Il est important d’y être attentif et de déceler les circonstances d’où peuvent surgir ces mouvements violents. Ils sont alors à entendre comme d’authentiques souffrances psychiques, qui sont le signe d’un désarroi profond de l’enfant et qui se traduisent par des actes souvent incompréhensibles, dérangeants, angoissants pour les parents ou/et les professionnels qui en sont les témoins. Ils sont à la mesure de l’angoisse ou de la confusion qui habite à ce moment là les enfants.
Cela peut arriver, par exemple, dans certaines situations « abandonniques » d’enfants « ballottés » entre père et mère en rupture ou en conflit important, ou lorsque le tout petit est sujet à des séparations et ruptures répétées. Son sentiment d’exister, de « continuité d’existence » comme dit Winnicott, est atteint.
Par la violence, l’enfant tente de décharger ses sensations internes de déchirement sur un « objet externe », il cherche à lui faire subir la détresse, la souffrance ou le sentiment de menace qu’il ressent. Il est « hors de lui ».
Ainsi, par exemple de l’enfant qui se précipite sur l’enfant dont le parent vient le chercher le soir à la crèche, et le mord violemment, sans raison apparente… N’est-il pas alors saisi de rage et de désespoir mélangés de voir un enfant accueilli par ses parents présents ?

Comment  répondre  à ces différentes manifestations ?
La crèche est un lieu où se vivent souvent les toutes premières séparations affectives, épreuves de la vie qui peuvent dans certains cas (et malgré le soin apporté à des temps d’adaptation, et à un accueil respectueux des rythmes et des besoins des jeunes enfants) être ressenties de façon violente par les parents, les enfants et les professionnels eux mêmes…
Il y a forcément des inadéquations passagères (ou à plus long terme), des micro -ruptures, des lâchages d’attention soutenue…. qui peuvent être source de discontinuité perturbante pour tout enfant, et de façon plus importante pour un enfant fragilisé. Cela ouvre des brèches par où s’engouffrent les appels d’un enfant qui ne se sent pas suffisamment regardé, écouté, entendu… Lorsqu’un adulte est en capacité de signifier à un enfant qu’il peut contenir son expression violente sans en être atteint ou détruit lui-même (et c’est difficile !), et peut aider à la transformer dans certains cas en jeu dérivatif et symbolisant du conflit qui l’habite,… alors la rage interne de l’enfant peut prendre une autre dimension que celle de la toute puissance imaginaire destructive.
Ainsi, la crèche peut devenir le support de l’expression de souffrances d’ailleurs, avec des appels d’enfants, de parents, pour que d’autres puissent modifier ce qu’eux-mêmes ne parviennent pas à pacifier.
Pour autant, les professionnels ne sont pas appelés à être des « substituts parentaux », ni s’improviser psychothérapeutes, et les parents ne doivent pas être considérés comme démissionnaires parce qu’ils ne savent pas comment s’y prendre avec leur enfant.
Des psychologues, quand il y en a dans ces lieux crèches où tant de choses se jouent et se nouent précocement, peuvent, de par leur formation clinique, aider à entendre, contenir ces souffrances graves, et orienter si nécessaire vers des structures spécialisées.

La thématique des « enfants violents » ne pose-t-elle pas plus largement une question sociétale de la façon dont on traite de ces expressions humaines ? Quel accueil souhaitons-nous offrir aux jeunes enfants d’aujourd’hui et à leurs parents ? Nous sommes dans une société qui obéit plutôt à une logique de la jouissance immédiate, consumériste, qui ne supporte ni délais, ni contraintes. Comment aider et soutenir tout être humain, comme véritable sujet de son Désir ( à ne pas confondre avec besoins..) ?
C’est une très grande question qui mérite une attention et des réponses modulées…

 
Danièle Delouvin, psychologue clinicienne, présidente de l’A.NA.PSY.p.e. (Association Nationale des Psychologues pour la petite enfance) 27 février 2006